images1

Ce texte d'Andrée Laurent traite magnifiquement d'un stage de Christian Hieronimus,formateur en relations humaines, spécialiste certifié en techniques du toucher. Elle décrit bien cette attitude humaniste qui fait du toucher autre chose qu'un simple massage, mais plus un don du coeur au service du corps.

J'aime beaucoup l'approche du Toucher de Christian Hieronimus qui est simple, remplie de douceur et d'humanité, une véritable référence pour ma pratique.

D'ailleurs je vous conseille de lire son livre "l'art du toucher", un beau livre relatant son approche du Toucher.

 

Si l’on s’interrogeait honnêtement sur les raisons qui poussent à recevoir un massage, la réponse serait vraisemblablement : « parce qu’on en a toujours rêvé ».

Rêver de quoi ? D’être touché, c’est-à-dire accueilli, accepté dans la totalité de son corps, de sa peau, par un autre corps, par une autre peau. Il faut avoir fait un certain chemin pour oser le dire en ces termes, toucher-corps-peau, mots malmenés, mots tabous. Ces mots évoquent tout à la fois des moments difficiles, lorsque notre corps a été mal touché, mal respecté, et des moments lumineux. Sans même parler d’une relation sexuelle, qui ne se souvient du plaisir pris à caresser son bébé, à laisser son corps nu se chauffer au soleil, à sentir le contact du vent qui dessine nos contours, à s’enfoncer entièrement dans l’eau de la mer… Que retrouve-t-on alors ?

Une espèce d’innocence d’avant la « Chute », un rapport au monde de l’ordre du sacré, un amour de la dimension incarnée de la vie.

 

Quand il parle du toucher, Christian Hiéronimus a les mots du chercheur spirituel. Tout un chemin s’ouvre, vers plus de conscience, plus d’humanité. Il a aussi les mots de l’artiste, du musicien, pour évoquer ce qui se passe lorsqu’il aborde un corps. Il sait aussi que « toucher » a bien deux sens et qu’ici, être touché physiquement réveille les émotions : ne dit-on pas touché par la beauté, touché par la cruauté ? Le corps est l’accès direct à ces blessures de chaque vie, il en est le dépositaire, chaque émotion a noué en lui une zone dans laquelle se sont solidifiés, nos chagrins, nos colères, nos hontes. Toucher ces zones, c’est d’abord les respecter et ne s’y aventurer que si l’on y est autorisé. Toucher, c’est parfois savoir ne pas toucher. C’est aussi sentir l’autorisation donnée et partir à l’aventure. On assiste alors à des scènes troublantes, un pied massé, une jambe, peuvent emmener une personne très loin. Les larmes jaillissent parfois, de celles qui naissent lorsque se dénoue une émotion enfouie qui nous encombrait.

 

Pour en arriver à cette qualité de toucher, il faut plus qu’une technique. Bien sûr, la technique est là, il faut avoir fait ses gammes pour être capable de faire sonner un instrument. Mais cela ne suffit pas, un bon technicien n’est pas forcément un bon musicien. Il faut y ajouter toute la profondeur du ressenti…

Faire un stage de massage, c’est avoir perçu l’importance du corps, si souvent nié dans notre tradition, si souvent galvaudé dans notre civilisation, où beauté et jeunesse s’offrent de façon impudique sur toutes nos publicités, faussant l’image même du corps, induisant des comparaisons, des regrets, des amertumes. C’est avoir reconnu la beauté de tous les corps, jeunes ou vieux, gros ou maigres, blancs ou noirs, tous beaux parce que chargés de toute l’histoire d’une personne unique. Toucher ce corps, c’est alors aller à la rencontre de cette histoire, la prendre pour un temps en charge, pour l’alléger, lui donner le droit d’exister dans sa totalité.

Faire la démarche de venir apprendre à masser suppose d’avoir eu l’intuition que le massage des corps conduit à l’au-delà du corps sans pour autant l’exclure. Il devient alors possible d’aborder le massage dans l’attitude juste. Cela ne veut pas dire que celui qui masse s’est transformé en un supra humain capable de mettre au vestiaire toutes ses émotions pour entrer en contact avec l’autre. Il aura simplement appris à identifier ses propres émotions pour reconnaître et accueillir celle qui l’habite au moment où il touche l’autre. S’efforcer d’aborder l’autre en résonance avec ce qu’on est, et ce qu’il est, dans l’instant présent, est tout l’art de la relation en général, mais prend une dimension

particulière dans le massage, là où les mains partent à la rencontre de l’autre dans sa nudité, dans toute sa fragilité découverte. C’est grâce à cette intuition forte ou qui se développera, que le stage prend toute sa dimension. Aller à la rencontre de l’autre, c’est déjà l’écouter en observant, accueillant sa respiration, telle qu’elle est, libre ou bloquée, fluide ou saccadée. « Quand on a été massé une fois avec notre respiration, il devient difficile de se satisfaire ensuite d’un massage qui l’ignore », dit Christian Hiéronimus. Respecter l’inspir, accompagner l’expir, est la base du massage, le cadre.

L’artiste sera bien évidemment celui qui se permettra parfois de sortir du cadre, sans tout à fait l’oublier… Quand la technique est maîtrisée, bien des variantes sont permises, « c’est du domaine de votre créativité », dit Christian Hiéronimus. L’apprentissage est cependant à faire, et la pratique est nécessaire, elle permettra ensuite d’oublier la technique quand celle-ci sera devenue une seconde nature.

Toucher et se laisser toucher en stage supposent d’établir un contact rapide avec des personnes que l’on ne connaît pas. Cela passe beaucoup par le jeu. Il faut alors oublier ce que nous ont seriné nos aînés, à savoir que « jeux de mains, jeux de vilains ». Bien au contraire, les mains peuvent partir à l’exploration de l’autre, de ses mains, de ses bras, de son visage. On le fait les yeux fermés pour redevenir pure sensation. Cela devient vite ludique, créatif, le toucher se fait mutin ou sérieux, coquin ou timide, dans l’innocence des premières minutes de l’univers.

Cela passe aussi par le frottage, le tapotage, le tambourinage du corps du partenaire, à l’aide d’images variées : la douche, l’essuyage, le maquillage… Le corps qu’on touche est souvent ainsi réveillé : « C’est comme si j’habitais de nouveau certaines parties de mon corps », confie souvent un stagiaire.

Le massage à proprement parler est, quant à lui, un départ à l’aventure. La partie du corps massée devient terrain vierge d’exploration. C’est comme un grand voyage pour celui qui reçoit comme pour celui qui donne le massage. Le corps est pris dans son « être là », tel qu’il est, et devient lieu de voyage. On sait qu’il y a un parcours, des gestes à faire, une géographie à respecter. Puis on se laisse surprendre par la beauté du paysage : un talon rond et mat, des ongles arrondis et polis, une petite cicatrice, une veine bleutée, tout attendrit lorsque le regard est renouvelé. Alors, la fantaisie peut naître. On se prend à soulever avec amour deux jambes et à les bercer contre soi comme on le ferait d’un enfant. On s’attarde sur le devant des doigts de pied, cette zone si douce, on oublie tous ses préjugés, tout ce qui gêne et ligote habituellement.

Quand on replie la grande serviette sur le corps de l’autre, on laisse une main en contact, sur la poitrine, sur un pied ou une mèche de cheveux. On prolonge cet instant amoureusement et quand enfin on quitte la personne, on s’assoit près d’elle, prêt à accueillir son premier regard, pour maintenir un dernier contact, plus éthéré, plus secret...

Un sourire s’échange, une douceur flotte encore, dont témoigne le silence des deux, qui n’est rompu qu’à regret… Christian Hiéronimus lie pratique du massage et ouverture du coeur. « Progressivement, dit-il, le toucher nous ouvre à la Conscience d’Être ». Il est possible d’en faire l’expérience et d’oser, écrit-il encore, « l’amour avec un grand A ».

Pour aller vers l’ouverture du coeur, de multiples chemins sont possibles, mais faire cet apprentissage par le massage, c’est choisir de renouer directement avec la vie qui palpite dans le creux de nos paumes ouvertes, sans intermédiaire autre que la chaleur de notre présence et la bienveillance de notre toucher.


Pour aller plus loin :

Christian Hiéronimus, Le toucher, un art de

la relation, éd. Le Souffle d’Or


LE TOUCHER CONSCIENT

Du corps « avoir » au corps « être » avec Christian Hiéronimus

Le vécu du stage d’Andrée Laurent

Retour à l'accueil